Renée Vivien & co


28 janvier 2011

Le couchant adoucit ...

Le couchant adoucit le sourire du ciel.


La nuit vient gravement, ainsi qu'une prêtresse.


La brise a déroulé, d'un geste de caresse,


Tes cheveux aux blondeurs de maïs et de miel.



Tes lèvres ont gardé le pli de la parole


Dont mon rêve attentif s'est longtemps enchanté.


Une voix de souffrance a longtemps sangloté


Dans l'ombre d'où l'encens des fleurs blanches s'envole.



Ta robe a des frissons de festins somptueux,


Et, sous la majesté de la noble parure,


Fleurit, enveloppé d'haleines de luxure,


Lys profane, ton corps pâle et voluptueux.



Ta prunelle aux bleus frais s'alanguit et se pâme.


Je vois, dans tes regards pareils aux tristes cieux,


Dans cette pureté dernière de tes yeux,


La forme endolorie et lasse de ton âme.



Là-bas s'apaise enfin l'essaim d'or des guêpiers...


Parmi les chants vaincus et les splendeurs éteintes,


Tu frôles sans les voir les frêles hyacinthes


Qui se meurent d'amour, ayant touché tes pieds.



                                                                                -- Renée Vivien --

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Chanson

Ta voix est un savant poème...


Charme fragile de l'esprit,


Désespoir de l'âme, je t'aime


Comme une douleur qu'on chérit.



Dans ta grâce longue et blêmie,


Tu revins du fond de jadis...


O ma blanche et lointaine amie,


Je t'adore comme les lys!



On dit qu'un souvenir s'émousse,


Mais comment oublier jamais


Que ta voix se faisait très douce


Pour me dire que tu m'aimais?



                                                                                -- Renée Vivien --

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Sonnet

L'orgueil des lourds anneaux, la pompe des parures,


Mêlent l'éclat de l'art à ton charme pervers,


Et les gardénias qui parent les hivers


Se meurent dans tes mains aux caresses impures.



Ta bouche délicate aux fines ciselures


Excelle à moduler l'artifice des vers:


Sous les flots de satin savamment entr'ouverts,


Ton sein s'épanouit en de pâles luxures.



Le reflet des saphirs assombrit tes yeux bleus,


Et l'incertain remous de ton corps onduleux


Fait un sillage d'or au milieu des lumières.



Quand tu passes, gardant un sourire ténu,


Blond pastel surchargé de parfums et de pierres,


Je songe à la splendeur de ton corps libre et nu.



                                                                                -- Renée Vivien --

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A la femme aimée

Lorsque tu vins, à pas réfléchis, dans la brume,


Le ciel mêlait aux ors le cristal et l'airain.


Ton corps se devinait, ondoiement incertain,


Plus souple que la vague et plus frais que l'écume.


Le soir d'été semblait un rêve oriental


        De rose et de santal.



Je tremblais. De longs lys religieux et blêmes


Se mouraient dans tes mains, comme des cierges froids.


Leurs parfums expirants s'échappaient de tes doigts


En le souffle pâmé des angoisses suprêmes.


De tes clairs vêtements s'exhalaient tour à tour


        L'agonie et l'amour.



Je sentis frissonner sur mes lèvres muettes


La douceur et l'effroi de ton premier baiser.


Sous tes pas, j'entendis des lyres se briser


En criant vers le ciel l'ennui fier des poètes.


Parmi les flots de sons languissamment décrus,


        Blonde, tu m'apparus.



Et l'esprit assoiffé d'éternel, d'impossible,


D'infini, je voulus moduler largement


Un hymne de magie et d'émerveillement.


Mais la strophe monta bégayante et pénible,


Reflet naïf, écho puéril, vol heurté,


        Vers ta Divinité.

                                                                                -- Renée Vivien --

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Bona Dea

Le jour meurt. C'est le soir de printemps consacré à la Bonne Déesse. Couvrez d'un voile impénétrable l'image de mon père, afin que les regards de la Virginale Immortelle ne soient point offensés par la vue d'un homme.

        Cette nuit, la maison de mon père sera le temple où s'accompliront les rites sacrés...

        Qu'elle est belle, la statue de la Fille de Faunus! Bona Dea, daigne abaisser en souriant tes yeux sur nos choeurs et sur nos offrandes.

        J'ai tressé de mes mains la couronne de violettes qui ceindra ton front... Que ton front de marbre est vaste et solennel, ô Déesse!

        Voici le vase d'or dans lequel j'ai versé le vin de Lesbos. Le vin est lumineux comme les cheveux de Peithô. Il est pourpre comme la chlamyde d'Apollon. Il réjouira l'âme dansante des femmes enlacées.

        ... Amata, trois fois précieuse, ferme tes belles paupières, semblables aux fleurs sombres. Abandonne à mes mains ardentes tes enfantines mains.

        Je t'aime. Moi, Caïa Venantia Paullina, fille de Caïus Venantius Paullinus, je t'aime, petite esclave gauloise. Tu n'étais qu'une enfant chétive et sans grâce, et les marchants te dédaignaient. Mais je t'ai aussitôt et fervemment chérie pour ta lassitude et pour ta fragilité. Je t'ouvris mes bras, je voulus te consoler autant que t'étreindre...

        Car je suis l'être qui domine et qui protège. Je t'aime d'un amour impérieux et doux. Je t'aime comme un amant et comme une soeur. Tu m'obéiras, ô mon souci! mais tu feras de moi tout ce que tu voudras. Je serai à la fois ton maître et ta chose. Je t'aime avec la fureur d'un désir mâle et avec l'alanguissement d'une tendresse féminine.

        ... Je t'ouvris jadis mes bras, autant pour te consoler que pour t'étreindre. Ta nudité grelottante, que je ne convoitais pas encore, me charmait pour sa candeur. Je t'aimais d'être tremblante et d'être frêle. Ma force était attirée vers ta faiblesse. Car je suis l'être qui domine et qui protège.

        Et maintenant tu es belle, Amata. Tes seins, pareils aux pierres polies, sont durs et frais au toucher. Tes yeux verts reflètent le feuillage smaragdin des chênes. La blancheur de ton corps a la transparence des perles du gui. Tes cheveux dénoués ont la splendeur des forêts d'octobre.

        Et parce que tu es belle, Amata, parce que tu es la plus gracieuse des adolescentes, je te révélerai la puissance et la douceur de l'amour féminin.

        Je t'apprendrai, si tu me livres ta chair consentante, l'art multiple du Plaisir. Je t'apprendrai la lenteur savante des mains qui prolongent leurs frôlements attardés. Je t'apprendrai la ténacité des lèvres qui s'acharnent délicatement. Tu sauras la toute-puissance des caresses légères.

        Lorsque tu n'étais encore qu'une enfant chétive et sans grâce, je t'appris les odes de Sappho la Lesbienne, dont le beau nom dorien est Psappha. Sache, ô ma belle esclave! que parce que je suis sa Prêtresse, Psappha, étendue parmi les lotus du Léthé, sourit lorsque je l'invoque et protège mes amours. Elle m'aidera à vaincre et à retenir ton coeur indécis, Amata.

        Je t'aime comme autrefois Psappha aimait Atthis, la fuyante et l'incertaine.

        ... Parce que tu es la plus gracieuse des adolescentes, Amata, je te révèlerai la puissance et la douceur de l'amour des femmes.

        Tu es libre, ô ma belle esclave! Voici la robe de lin que j'ai tissé pour toi... Elle est blanche, Amata, elle est attirante au toucher autant que ton corps lui-même. Tu es libre. Tu peux franchir le seuil de cette maison qui protégea ton enfance. Tu peux retourner dans ton pays, sans que je t'adresse un blâme ni un reproche, sans que j'assombrisse ta joie par une plainte.

        Car l'amour des femmes ne ressemble point à l'amour des hommes. Je t'aime pour toi et non pour moi-même. Je ne veux de toi que le sourire de tes lèvres et le rayonnement de ton regard.

        Pourquoi suis-je belle à tes yeux? Car c'est toi qui es belle et non point moi. Mes cheveux n'ont point l'or vespéral de tes cheveux. Mes yeux n'ont point la clarté lointaine de tes yeux. Mes lèvres n'ont point la ciselure de tes lèvres. En vérité, c'est toi qui es belle et non point moi.

        Jamais je ne vis une parthène aussi désirable que toi, ô ma volupté! ô ma langueur!... Auprès de toi, je ne suis point belle. Si une vierge plus aimable te plaît davantage, possède-la. Je ne veux que le sourire de tes lèvres.

        Je t'aime.

        Mes perles seront plus lumineuses sur ton cou. Mes béryls seront plus limpides à ton bras. Prends mes colliers. Prends aussi mes anneaux. Ainsi tu seras parée pour la fête de la Bonne Déesse.

        Elle est simple et douce et miséricordieuse aux femmes. Elle hait les hommes, parce que l'homme est féroce et brutal. L'homme n'aime que son orgueil ou sa bestialité. Il n'est ni juste ni loyal. Il n'est sincère que dans sa vanité. Et la Déesse est toute vérité et toute justice. Elle est pitoyable comme l'eau qui rafraîchit les lèvres et le soleil qui réchauffe les membres. Elle est l'Ame clémente de l'univers.

        C'est Elle qui fit jaillir les premières fleurs. Les fleurs sont l'oeuvre d'amour de la Bonne Déesse, la marque de sa faveur pour les mortelles.

        Elle n'aime que les visages de femmes. Aucun homme ne doit souiller de sa présence le temple vénérable où elle rend ses oracles. Et les Prêtresses seules ont entendu le son divin de sa voix.

        Elle est la Fille de Faunus. Elle est la prophétique et chaste Fauna. Mais son nom mystérieux, qui ne doit point être proféré par les lèvres profanes d'un homme, je te le dirai secrètement; c'est Oma. Ne divulgue point le nom sacré.

        Le jour meurt. C'est le soir de printemps consacré à la Bonne Déesse. Les Vestales ont enguirlandé, de leurs mains chastes, les murs que parfument les feuillages.

        Ne dirait-on pas une forêt immobile?... Les dernières lueurs traînent sur ta chevelure pâle... Tu sembles une Hamadryade encadrées d'ombres et de verdures...

        Les Vestales ont enguirlandé, de leurs mains chastes, les murs que parfument les feuillage. Elles ont choisi les simples fleurs et les herbes chères entre toutes à Fauna: le mélilot, le thym, le cerfeuil, le fenouil et le persil. Et voici les hyacinthes... Voici les roses...

        La Bonne Déesse est heureuse de la joie de l'univers. Les Nymphes pitoyables la servent et l'honorent, les Nymphes qui, par les étés fébriles, apportent dans le creux de leurs mains une eau plus douce que le miel...

        La déesse a coloré les pommiers vermeils. Elle a blondi le crocus virginal des jardins. Elle a empourpré le bleu nocturne des violettes.

        Fauna sourit à l'amour des femmes enlacées. C'est pourquoi, la nuit venue, les femmes uniront leurs lèvres devant sa belle statue, que Théano la Grecque a savamment modelée. La chevelure est d'or massif, les membres d'ivoire et les yeux d'émeraudes... Mais ta chevelure est plus lumineuse encore, et tes membres plus polis, et tes yeux plus profondément verts...

        Mes mains ferventes ont ceint de pampres le front divin... Un serpent s'enroule aux pieds délicats... Car celle qui est l'Eternelle Douceur est aussi l'Eternelle Sagesse.

        Les épouses qui viendront cette nuit se sont purifiées en se refusant à l'étreinte des époux. Mais elles sont moins chères à la Déesse que les vierges sacrées.

        Voici la nuit, azurée comme le voile qui protège l'Image Divine, et qui ne doit être soulevé que par les mains des Prêtresses. Car la Déesse ne se dévoile qu'au soir de printemps où s'unissent pieusement les femmes enlacées.

        Viens, Amata, ma belle esclave. Si tu m'aimes un peu, tu m'accorderas le baiser que mes lèvres anxieuses attendent de tes lèvres. Tu te plieras à mon étreinte volontaire. Tu t'abandonneras à ma caresse implorante...

        Mais je ne t'importunerai point de mon désir ni de ma tendresse, Bien-Aimée... Je ne veux que le sourire de tes lèvres.

                                                                                -- Renée Vivien --

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Blanche comme l'écume

Blanche comme l'écume sur le gris des rochers, Androméda contemplait la mer, et dans son regard brûlait le désir de l'Espace.

        Sous le poids des chaînes d'or, ses membres délicats s'imprégnaient de soleil. Le vent du large soufflait à travers ses cheveux déployés. Le rire de la mer allait vers elle, et tout l'éblouissement des vagues miroitantes pénétrait dans son âme.

        Elle attendait le Trépas, elle attendait, blanche comme l'écume sur le gris des rochers.

        Elle se sentait déjà perdue dans l'infini, mêlée à l'horizon, aux flots empourprés d'or, ux brumes du lointain, à tout l'air et à toute la clarté sonore. Elle ne craignait point la Mort aux yeux chastes, aux mains graves, elle ne craignait que l'Amour qui ravage l'esprit et la chair.

        Blanche comme l'écume sur le gris des rochers, elle songeait que les Dieux cléments, en la livrant virginale à la Mort virginale, lui épargnaient les rancoeurs et les souillures de l'implacable Erôs.

        Soudain, ses prunelles se fixèrent, dilatées, sur le Monstre de la Mer qui venait du lointain vers la proie immobile, vers la victime royale.

        Ses écailles glauques ruisselaient d'eau bleue et verte, et resplendissaient d'éclairs et de rayons. Il était magnifique et formidable. Et ses yeux vastes avaient la profondeur de l'Océan qui le berça de ses rythmes et de ses songes.

        Des lèvres d'Androméda jaillit un sanglot d'épouvante et d'amour. Ses paupières frémirent avant de se clore sur la volupté de son regard. Ses lèvres goûtaient amèrement la saveur de la Mort.

        ... Mais l'heure de délivrance avait sonné, et le Héros apparut, armé par la Parthène et pareil à un éclair d'été. Le combat se livra sur les vagues et le glaive de Perseus fut vainqueur. Le Monstre s'abîma lentement dans les ténèbres

de l'eau.

        A l'instant où le triomphateur brisait les chaînes d'or de la Captive, il s'arrêta devant le reproche muet de ses larmes.

        Et la voix d'Androméda sanglota lentement:

        "Pourquoi ne m'as-tu point laissée périr dans la grandeur du Sacrifice? La beauté de mon Destin incomparable m'enivrait, et voici que tu m'as ravie au baiser léthéen. O Perseus, sache que le Monstre de la Mer a connu seul mon sanglot de désir, et que la Mort m'apparaissait moins sombre que ton étreinte prochaine."

                                                                                -- Renée Vivien --

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Svanhild

Un Acte en Prose

                        Scène Première

La scène représente une rive du Nord-Fjord. Dans le fond, des montagnes. Des jeunes filles, en costume de paysannes, forment un groupe mouvant. Elles foulent aux pieds les clochettes bleues, le thym et les gentianes. Immobile sur un rocher, Svanhild regarde au loin.

                        THORUNN.

        Que regardes-tu de tes yeux fixes, Svanhild? Et que viens-tu chaque jour attendre en silence?

                        SVANHILD.

        J'attends le retour des cygnes sauvages.

                        GUDRID.

        Tu sais bien qu'ils ne sont point revenus dans la contrée depuis le jour de ta naissance. Ils s'arrêtèrent et se reposèrent longtemps sur le toit qui t'abritait. Tant que persista la clarté, ils s'attardèrent sur le toit de mousse aux fleurs bleues et dorées, et, au crépuscule, ils s'enfuirent dans un grand battement d'ailes.

                        SVANHILD.

        Ils reviendront.

                        BERGTHORA.

        Il y a vingt ans qu'ils se sont envolés vers le Nord, et, depuis ce jour, aucune d'entre nous ne les a vus passer.

                        SVANHILD.

        Je sais qu'ils reviendront.

                        BERGTHORA.

        Pourquoi restes-tu debout sur le rocher, immobile etcontemplative pendant des journées entières?

                        SVANHILD.

        J'attends le retour des cygnes sauvages.

(Des chants de fête s'élèvent. Des barques passent sur le fjord, chargées de femmes aux costumes étincelants.)

                DES PAYSANNES, chantant.

        Ne t'approche point du glacier,

        Car le froid brûle comme la flamme.

        Ne t'approche point de la neige,

        Car la neige aveugle comme le soleil.

(S'éloignant.)

        Ne demeure point longtemps sur les sommets,

        Car l'azur entraîne comme le vertige.

        Ne contemple point l'abîme,

        Car l'abîme attire comme l'eau.

                        HILDIGUNN.

        Entends ces musiques lointaines. Les barques glissent sur le fjord avec un bercement tranquille. Les paysannes rament en chantant: elles sont heureuses.

                        SVANHILD.

        Leur bonheur serait pour moi la pire angoisse, et mon bonheur serait pour elle le plus morne supplice.

                        GUDRID.

        N'aimes-tu donc rien sur la terre?

                        SVANHILD.

        J'aime la blancheur.

                        THORUNN.

        Quel don espères-tu de la vie dans son printemps?

                        SVANHILD.

        La blancheur.

                        ERMENTRUDE.

        Si le destin exauce miraculeusement ton espoir, si les cygnes sauvages reviennent, que feras-tu?

                        SVANHILD.

        Je les suivrai.

                        BERGTHORA.

        Jusqu'où les suivras-tu?

                        SVANHILD.

        Jusqu'aux limites du couchant.

                        HILDIGUNN.

        Quel est le but de ton rêve?

                        SVANHILD.

        Plus de blancheur.

                        Scène II

Une Passante entre, les mains pleines de fleurs, tête nue, les cheveux mêlés de thym et de brins d'herbes.

                        LA PASSANTE.

        Les routes sont magnifiquement larges. Je suis ivre de la poussière du chemin. J'ai dormi sur la bruyère, et, à travers mon rêve, j'aspirais le parfum des cimes. Les baies rouges et violettes ont apaisé ma faim, et la neige fondue m'a désaltérée. J'ai cueilli les roses des montagnes. J'ai dansé, nue dans le soleil. Existe-t-il sous l'azur du printemps quelque chose de plus beau que les lézards des rochers, les chardons bleus et mauves, l'étincellement des poissons et les nuances du soir?

                        SVANHILD.

        Il est quelque chose de plus beau.

                        LA PASSANTE.

        Que peut-il exister de plus beau sur la terre?

                        SVANHILD.

        Les nuages, la neige, la fumée, l'écume.

                        LA PASSANTE.

        Ne veux-tu point suivre, à mes côtés, la route libre comme l'horizon et vaste comme l'aurore?

                        SVANHILD.

        Non.

                        LA PASSANTE.

        Pourquoi?

                        SVANHILD.

        J'attends le retour des cygnes sauvages.

(La Passante s'enfuit joyeusement.)

                         Scène III

Le soleil baisse. Le couchant illumine le ciel. Le soir est gris et pâle.

                        BERGTHORA.

        Voici le soir. Combien les montagnes sont mystérieuses!

                        GUDRID.

        Que le silence est étrange!

                        HILDIGUNN.

        L'univers semble attendre.

                        SVANHILD, à elle-même.

        Attendre... comme moi.

                        THORUNN.

        La Mort guette les égarés qui s'attardent dans les montagnes.

                        ASGERD.

        Les chemins sont périlleux lorsque la brume tombe des sommets.

                        SVANHILD, dans un grand cri.

        Les cygnes! les cygnes! les cygnes!

                TOUTES, les regards vers le lointain.

        Nous ne voyons rien.

                        SVANHILD.

        Le vent du Nord souffle dans leurs ailes... Ils ont franchi la mer, car l'écume argente leur plumage. Ils vont vers le large. Leurs ailes sont déployées et frémissantes comme des voiles... Entendez-vous le battement magnanime de leurs ailes?

                        TOUTES.

        Nous ne voyons que les blancs nuages qui passent au-dessus du fjord.

                        SVANHILD.

        Ils sont plus beaux que les nuages. Ils vont vers les lumières boréales. Ils sont plus beaux que la neige. Comme leur vol est puissant et sonore! Les entendez-vous passer?

                        TOUTES.

        Nous n'entendons que la brise du soir sur les fjords.

                        SVANHILD.

        Je les suivrai! Je les suivrai jusqu'aux limites du couchant!

                        ASGERD.

        Svanhild! Les chemins sont périlleux, lorsque la brume tombe des sommets.

                        THORUNN.

        La Mort guette les égarés qui s'attardent sur les montagnes.

                        GUDRID.

        Songe aux brouillards qui voilent les abîmes.

                        SVANHILD.

        O blancheur!

(Elle s'enfuit au fond de la brume.)

                        ASGERD.

        Elle se perdra dans le crépuscule.

                        GUDRID.

        Elle périra dans la nuit. Svanhild!

                        TOUTES, appelant.

        Svanhild!

                        L'ECHO.

        Svanhild!

(On entend un grand cri répercuté par l'écho.)

                        GUDRID, avec angoisse.

        L'abîme...

                                                                                -- Renée Vivien --

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L'Amitié Féminine

De toutes les lourdes sottises dont les Philistins de lettres accablent leurs lecteurs, voici, je crois, la plus formidable:

        "Les femmes sont incapables d'amitié. Jamais il n'y eut de David et Jonathan parmi les femmes."

        Me sera-t-il permis d'insinuer que l'affection de David pour Jonathan m'a toujours paru plus passionnée que fraternelle? Je n'en veux pour preuve que l'oraison funèbre du jeune conquérant:

                Tu faisais tout mon plaisir.

                Ton amour pour moi était admirable,

                Au-dessus de l'amour des femmes.

        Je ne crois pas que ce soient là de blanches larmes d'amitié douloureuse. J'y reconnais plutôt les larmes de sang d'une ardeur veuve.

        Combien est plus désintéressée la magnifique tendresse de Ruth la Moabite pour Naomi! Aucune langueur charnelle ne pouvait se glisser dans l'amitié de ces deux femmes. Naomi n'était plus jeune. Elle dit elle-même: Je suis trop vieille pour me remarier.

        Je ne connais rien d'aussi beau, d'aussi simple et d'aussi poignant que ce passage:

        Naomi dit à Ruth: Voici, ta belle-soeur est retournée vers son peuple et vers ses dieux; retourne, comme ta belle-soeur. Ruth répondit: Ne me presse pas de te laisser, de retourner loin de toi. Où tu iras, j'irai, où tu demeureras; je demeurerai; ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu; où tu mourras, je mourrai, et j'y serai enterrée. Que l'Eternel me traite dans toute sa rigueur, si autre chose que la mort vient à me séparer de toi!

        Comme la plus belle musique, ces paroles vous laissent sans voix et sans haleine devant l'Infini.

        A l'offre résignée de Naomi, que le Tout-Puissant ramène les mains vides dans le pays natal, Ruth la Moabite répond par cette phrase d'une implorante humilité: Ne me presse pas de te laisser, de retourner loin de toi, qui prépare, ainsi qu'un prélude murmurant, l'ampleur d'orgue de la strophe incomparable: où tu iras, j'irai...

        Jamais aucun sanglot d'amour n'égala cette ferveur ni cette abnégation. Le poème de l'amitié surpasse ici le poème de l'amour. C'est l'albe dévouement, la passion blanche. Et cette tendresse s'étend jusqu'au tombeau: Où tu mourras, je mourrai, et j'y serai enterrée.

        Naomi, dont le nom signifie beauté, douceur, sois honorée pour l'amitié que tu inspiras à ta bru, et que célébrèrent ainsi les vierges d'Israël:

        "... Ta belle-fille qui t'aime... elle qui vaut mieux pour toi que sept fils..."

        En vérité, le Livre de Ruth est l'apothéose de l'amitié magnanime. L'amitié, fusion chaste des âmes, neige fondue dans la neige... L'amitié, sanglot de cithares et parfum de violettes...

        Croyez-moi, ô Naomis et Ruths de l'Avenir, ce qu'il y a de meilleur et de plus doux dans l'amour, c'est l'amitié.

                                                                               -- Renée Vivien -- 

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Le Club des Damnés

Le Glasgow Hell Club, raconte une authoress anglaise, Mrs Crowe, dans un curieux volume, The Night Side of Nature (Le Côté nocturne de la Nature), était la fable de la bonne ville puritaine. Ses orgies étaient sévèrement commentées par les modernes disciples de John Knox, qui hochaient en choeur leurs respectables têtes écossaises.

        Le Club de Damnés tenait séance toutes les nuits. Ces veilles se prolongeaient jusqu'au petit jour. Et les rares passants éveillés dès le premier crépuscule contemplaient, en dissimulant une crainte vague, les fenêtres encore éclairées du Club. Les lumières s'atténuaient, spectrales, dans la vaste clarté réprobatrice. Des chansons rauques s'élevaient en zig-zag, entrecoupées par des hoquets d'ivrognes. Et l'horreur des rires fusait, sinistre comme des baisers sans amour.

        Tout ce que la débauche a d'abject et de crapuleux était recherché avidement par les membres du Club démoniaque. On les haït avec effroi. On les méprisa avec prudence. On s'écartait sur leur insolent passage.

        Le plus cynique des Damnés fut Ninian Graham. Ce jeune Ecossais, qui n'était ni sans talent ni sans avenir, s'était enlizé dans le plaisir du vice. Sa majorité à peine atteinte, il abandonna ses études pour ses maîtresses, Barbara et Maggie, et, n'ayant pu choisir entre elles, il se ruinait impartialement pour toutes deux.

        Un soir de novembre, Ninian se dirigea vers la montagne. Le cheval suivait vaillamment la sente rocailleuse qui longeait l'abîme, lorsqu'un Etranger, embusqué derrière une roche spectrale, s'élança sur le chemin, et, saisissant la bride de la bête:

        "Viens!" dit-il au jeune Ecossais immobilisé par une incompréhensible terreur.

        "Où me conduisez-vous?" grelotta enfin la voix de Ninian.

        "En Enfer!" répondit l'Inconnu, dont il ne voyait que les prunelles vastes comme le désespoir des ténèbres.

        ... Et l'Inconnu entraîna Ninian dans le gouffre... Ils tombèrent... Ils tombèrent, pendant un temps incalculable. L'Inconnu parla enfin:

        "Nous voici au terme."

        Ninian s'attendait à des clameurs féroces, à des blasphèmes et à des grincements de dents. Ses tempes moites se glacèrent. Ses paupières battirent puis se refermèrent sur ses prunelles sans regard.

        Un murmure de voix le réveilla de sa stupeur misérable. Violemment, il ouvrit ses yeux hébétés.

        ... Il était chez sa tante, morte depuis cinq ou six ans. La vénérable dame tricotait, tandis que ses invités de jadis, un vieil officier de marine, un négociant retiré des affaires et sa respectable épouse, jouaient au bezigue. Ninian les reconnut tous. Un frisson le secoua. Ils avaient cet air honnête et béat qui, pendant leur existence terrestre, fut leur principal attrait.

        "Où suis-je donc?" balbutia le jeune homme.

        "En Enfer," répondit avec simplicité sa vieille tante.

        Et, souriante, elle baissa de nouveau les yeux sur son ouvrage.

        Une indicible horreur s'insinua en Ninian et le mordit à la moelle. Il atteignit d'un élan farouche la porte, descendit l'escalier en courant et s'élança dans la rue.

        Les cloches presbytériennes d'un dimanche écossais sonnaient avec régularité. Une foule de gens bien vêtue sortait de l'église. Il y avait là des pères de familles, d'importantes patronnesses d'oeuvres charitables, d'anciens épiciers et des magistrats. De jeunes femmes passaient, les cheveux invraisemblablement lisses: elles tenaient par la main des enfants disciplinés.

        "Où suis-je donc?" demanda Ninian à une de ces irréprochables épouses.

        "En Enfer," répondirent-elles d'une voix assurée et modeste.

        Ninian erra longtemps par les rues populeuses. Le soir tomba, idéalement embrumé, et la paix vespérale plana sur les maisons. Le jeune homme vit briller, à travers l'ombre, la lueur rouge d'un cabaret. Des hommes buvaient et chantaient. Le whisky se dorait dans leurs gobelets, et le gin s'y argentait comme une eau lunaire. Leurs bonnes faces d'ivrognes rassuraient et réconfortaient Ninian.

        "Où suis-je donc?" demanda-t-il à un vieux pochard, qui, gaillardement, entamait un refrain obscène.

        "En Enfer, damn you!" riposta le bon vivant dans un large rire.

        Son aspect cordial enhardit le voyageur.

        "On m'a toujours parlé de l'Enfer comme un endroit d'effroyables tortures," observa-t-il. "On s'est évidemment trompé ou, ce qui est moins probable cependant, je me trompe moi-même.

        - On ne t'a point trompé et tu ne te trompes point," interrompit l'ivrogne. "On est très gai, en Enfer. C'est pourquoi l'on y souffre abominablement.

        - Mais, d'après ce que je vois," objecta Ninian, "chacun ne fait ici que revivre sa vie terrestre.

        "Et voilà le supplice," répondit l'ivrogne.

        Il s'arrêta pour lamper un énorme verre d'eau-de-vie ensoleillé, puis reprit en larmoyant:

        "Nous fûmes tous des âmes sans amour et sans au-delà. Nous ne cherchions que les égoïstes satisfactions matérielles. Aussi sommes-nous condamnés à revivre éternellement notre vie passé. Nous gardons, comme autrefois, un regard limpide et un front serein. Nous menons, comme autrefois, une existence repue d'honnêtes gens et de braves gens. Et, seuls, nous savons ce qu'il y a dans nos coeurs et dans notre pensée. Nous fûmes les honnêtes gens qui, orgueilleux de leur passé sans blâme, jugèrent implacablement les défaillances du prochain. Nous fûmes les braves gens qui, dans leur placidité cossue, demeurèrent insensibles aux souffrances d'autrui. Nous fûmes les braves gens rapaces et voraces que leurs semblables imitèrent avec déférence. Nous fûmes les honnêtes gens féroces et stupides qui observent le décorum et maintiennent les lois. Nous fûmes tous d'honnêtes et de braves gens. Et c'est pourquoi nous sommes condamnés au Châtiment Eternel."

        Ses larmes d'ivrogne tombèrent le long de ses joues violacées.

        "Il a le vin triste," pensa Ninian.

        La fumée était si épaisse qu'elle voila les visages embrumés. Ninian, pris à la gorge par les âcres émanations des alcools, des haleines et des sueurs, étouffa... Il vacilla sur ses jambes, trébuchant, chancelant...

        Il se retrouva sur les moors, la tête enfouie dans la bruyère. Son cheval broutait à quelques pas. L'air du matin le fouettait aux tempes et aux joues.

        ... Ce rêve fut, selon toute évidence, un pressentiment du Ciel, puisque, un an et un jour après l'étrange vision, Ninian Graham mourut, sans s'être amendé, hélas!

        Les erreurs de sa vie terrestre furent telles que nous ne pouvons espérer pour lui la clémence divine. Il ne put point, ou plutôt ne sut pas, échapper à cet Enfer qui lui fut si miraculeusement révélé.

                                                                                -- Renée Vivien -- 

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