"Innocente comme le Christ, qui est

                                                mort pour les hommes, elle s'est

                                                dévouée pour les femmes."

                                                (Flaubert, Tentation de Saint Antoine.)

        La reine Vasthi prépara un festin pour les femmes dans la maison du roi Ahasuérus.

        La cour du palais resplendissait à l'égal des couchants. Le pavé de nacre et de pierres noires était ensanglanté de roses. Les colonnes de marbre étaient enguirlandées de daturas. Au-dessus des lits d'or, frissonnaient les tentures vertes, bleues et blanches, attachées par des cordons de byssus à des anneaux d'argent.

        Le festin dura sept jours. Les esclaves versaient à boire dans des vases de malachite, différemment ciselés, et il y avait abondance de vin royal.

        Le septième jour, Vasthi, qu'entouraient les princesses de Perse et de Médie et les femmes des grands et des chefs de province, écoutait les Musiciennes. Elles chantaient la puissance et la sagesse des reines de l'Inde, qui ont pour amants les serpents glauques.

        Vasthi était belle de visage autant que la nuit. Ses orgueilleux sourcils dessinaient un arc triomphal. Ses paupières s'abaissaient, solennelles comme les paupières violettes du Sommeil. Et ses yeux noirs, où l'Ethiopie rayonnait tout entière, étaient de vastes pays inconnus.

        Les Musiciennes se turent. Une vieille esclave juive conta la légende d'Eblis et de cette Lilith, qui fut créée avant Eve et qui fut la Première Femme.

        "... Et Lilith, dédaigneuse de l'amour de l'homme, préféra l'enlacement du Serpent. C'est pourquoi Lilith est châtiée pour les siècles. Quelques-uns l'ont vu, par les clairs de lune mélancoliques, pleurer sur les serpents morts. Elle est pareille aux rêves surnaturels des solitaires. Elle tourmente de songes la candeur des sommeils. Elle est la Fièvre, elle est le Désir, elle est la Perversité. En vérité, Lilith est châtiée pour les siècles, car rien n'assouvira jamais sa fin d'Absolu.

        - J'aurais été Lilith," songea tout haut la reine Vasthi.

        "Eblis, à l'égal de sa compagne mortelle, est maudit, ô Souveraine. Eblis est l'astre déchu qui sombre dans les ténèbres. Car il a rêvé d'être l'Egal de Dieu.

        - J'aurais été Eblis," songea tout haut la reine Vasthi.

        "Eblis est le premier des vaincus, ô Souveraine... Car Eblis a voulu l'Impossible.

        - J'aime les vaincus," murmura Vasthi. "J'aime tous ceux que tente l'Impossible."

        La vieille juive qui avait la connaissance des temps semblait se recueillir. Vasthi déchiqueta un lotus rose.

        ... Un tonnerre de rires ébranla les colonnes de marbre et fit trembler la nacre et le porphyre du pavé. C'étaient les courtisans, ivres par la magnificence du roi. Le roi, dont le coeur était réjoui par le vin, les encourageait.

        Vasthi baissa les paupières, afin de dissimuler le mépris au fond de ses prunelles éthiopiennes. Ses membres exhalaient les aromates et l'huile de myrrhe et les parfums en usage parmi les femmes.

        Les tentures vertes, blanches et bleues s'écartèrent... Vasthi se couvrit le visage d'un voile gris, gemmé de béryls, qui semblait un crépuscule marin.

        Les sept eunuques qui servaient devant le roi Ahasuérus entrèrent, de leur pas silencieux. Les princesses de Perse et de Médie cessèrent leurs chuchotements et leurs murmures... Ils s'agenouillèrent aux pieds de la reine Vasthi et lui firent connaître l'ordre du roi Ahasuérus. Vasthi les considéra, à travers le voile gris, de ses yeux pareils aux yeux ennuyés des lions.

        Dans le silence qui suivit les paroles des messagers, on entendit s'effeuiller une rose.

        Vasthi se leva du lit d'or et parla, debout et royale:

        "O princesses de Perse et de Médie, le roi Ahasuérus a ordonné à Mehuman, Biztha, Harbona, Bigtha, Abagtha, Zéthar et Carcas, les sept eunuques devant le roi Ahasuérus, d'amener en sa présence la reine Vasthi, ceinte de la couronne royale, pour montrer sa beauté aux peuples et aux grands..."

        Il y eut un silence anxieux. Cet ordre du roi Ahasuérus était en vérité une chose qui n'avait point d'exemple dans l'histoire des Perses et des Mèdes, ni dans l'histoire de l'Inde, ni dans l'histoire des Ethiopiens. Car l'impur regard des hommes ne doit point profaner le mystère du visage féminin.

        Vasthi reprit d'une voix très lente:

        "Voici la réponse de la reine Vasthi au roi Ahasuérus: Lorsque la reine Vasthi reçut par les eunuques l'ordre du roi Ahasuérus, la reine Vasthi refusa de venir."

        Les eunuques se retirèrent. Tous les visages étaient changés. Une princesse persane laissa choir la coupe dans laquelle elle avait bu, et le vin du roi se répandit sur le porphyre et la nacre du pavé... Le vin du roi se répandit, rouge comme une coulée de sang. La vieille Juive déchira sa robe et se frappa la poitrine:

        "Malheur sur toi et sur nous, ô reine!"

        Rigide, et pareille à une statue de marbre aux yeux de pierres noires, Vasthi parla ainsi aux princesses de Perse et de Médie:

        "Je ne dévoilerai point mon front sacré devant la foule des courtisans ivres. L'impur regard des hommes ne doit point profaner le mystère de mon visage. L'ordre du roi Ahasuérus est un outrage à mon orgueil de femme et de reine."

        La vieille Juive, saisissant une cassolette où brûlaient des parfums, couvrit de cendres sa tête blanche, et se lamenta.

        "La rébellion est une chose funeste, ô reine! Songe à la rébellion d'Eblis... Songe à la rébellion de Lilith... Songe à l'éternel châtiment de Lilith et d'Eblis!

        - Qu'importe!" dit alors la reine Vasthi. Et elle prononça ces paroles solennelles:

        " Ce n'est pas seulement en songeant au roi Ahasuérus que j'ai agi... Car mon action parviendra à la connaissance de toutes les femmes, et elles diront: Le roi Ahasuérus avait ordonné qu'on amenât en sa présence le reine Vasthi, et elle n'y est pas allée. Et, dès ce jour, les princesses de Perse et de Médie sauront qu'elles ne sont plus les servantes de leurs époux, et que l'homme n'est plus le maître dans sa maison, mais que la femme est libre et maîtresse à l'égal du maître dans sa maison."

        Les princesses de Perse et de Médie se levèrent et se regardèrent avec des yeux nouveaux, où rayonnait l'orgueil de l'être affranchi.

        La vieille Juive se lamentait toujours...

        Les tentures vertes, blanches et bleues s'écartèrent une seconde fois. Et les sept eunuques du roi Ahasuérus reparurent.

        Les sept eunuques,  Mehuman, Biztha, Harbona, Bigtha, Abagtha, Zéthar et Carcas, parlèrent ainsi à la reine Vasthi:

        "O reine, lorsque le roi entendit la réponse de la reine Vasthi au roi Ahasuérus, le roi fut très irrité, il fut enflammé de colère. Alors le roi s'adresse aux sages qui avaient la connaissance des temps. Il avait auprès de lui Carschena, Schéthar, Admatha, Tarsis, Mérès, Marsena, Memucan, sept princes de Perse et de Médie, qui voient la face du roi et qui sont les premiers dans son royaume. "Quelle loi, dit-il, faut-il appliquer à la reine Vasthi pour n'avoir point exécuté ce que le roi Ahasuérus lui a ordonné par les eunuques?" Memucan répondit devant le roi et les princes: "Ce n'est pas seulement à l'égard du roi que la reine a mal agi, c'est aussi envers tous les princes et tous les peuples qui sont dans toutes les provinces du roi Ahasuérus. Car l'action de la reine parviendra à la connaissance de toutes les femmes et les portera à dédaigner leurs époux. Elles diront: "Le roi Ahasuérus avait ordonné qu'on amenât en sa présence la reine Vasthi, et elle n'y est pas allée." Et dès ce jour, les princesses de Perse et de Médie qui auront appris l'action de la reine le rapporteront à tous les chefs du roi: de là, beaucoup de mépris et de colère. Si le roi le trouve bon, qu'on publie de sa part et qu'on inscrive parmi les lois des Perses et des Mèdes, avec défense de la transgresser, une ordonnance royale d'après laquelle Vasthi ne paraîtra plus devant le roi Ahasuérus, et le roi donnera la dignité de reine à une autre qui soit meilleure qu'elle. L'édit du roi sera connu dans tout le royaume, quelque grand qu'il soit, et toutes les femmes rendront honneur à leurs époux, depuis le plus grand jusqu'au plus petit."

        Cet avis fut approuvé du roi et des princes.

        Les princesses de Médie et de Perse pleuraient en silence.

        Vasthi se leva, et, d'un geste hautain, ôta de ses cheveux la couronne royale. Elle ôta également les perles de son cou, les saphirs pâles de ses doigts, les béryls de ses bras et les émeraudes de sa ceinture. Elle se dépouilla de ses robes de byssus et de pourpre, et revêtit la tunique déchirée de la vieille Juive. Puis elle ceignit son front de lotus roses, et s'enveloppa toute dans son voile crépusculaire.

        "Où vas-tu, Maîtresse?" sanglota la vieille Juive, prosternée.

        "Je vais vers le désert où les êtres humains sont libres comme les lions.

        - Aucun homme n'est jamais revenu du désert, Maîtresse, et jamais une femme ne s'y est aventurée.

        - J'y périrai peut-être de faim. J'y périrai peut-être sous la dent des bêtes sauvages. J'y périrai peut-être de solitude. Mais, depuis la rébellion de Lilith, je suis la première femme libre. Mon action parviendra à la connaissance de toutes les femmes, et toutes celles qui sont esclaves au foyer de leur mari ou de leur père m'envieront en secret. Songeant à ma rébellion glorieuse, elles diront: Vasthi dédaigna d'être reine pour être libre."

        Et Vasthi s'en alla vers le désert où les serpents morts revivent sous les rayons de lune.

                                                                                -- Renée Vivien --