Le Glasgow Hell Club, raconte une authoress anglaise, Mrs Crowe, dans un curieux volume, The Night Side of Nature (Le Côté nocturne de la Nature), était la fable de la bonne ville puritaine. Ses orgies étaient sévèrement commentées par les modernes disciples de John Knox, qui hochaient en choeur leurs respectables têtes écossaises.

        Le Club de Damnés tenait séance toutes les nuits. Ces veilles se prolongeaient jusqu'au petit jour. Et les rares passants éveillés dès le premier crépuscule contemplaient, en dissimulant une crainte vague, les fenêtres encore éclairées du Club. Les lumières s'atténuaient, spectrales, dans la vaste clarté réprobatrice. Des chansons rauques s'élevaient en zig-zag, entrecoupées par des hoquets d'ivrognes. Et l'horreur des rires fusait, sinistre comme des baisers sans amour.

        Tout ce que la débauche a d'abject et de crapuleux était recherché avidement par les membres du Club démoniaque. On les haït avec effroi. On les méprisa avec prudence. On s'écartait sur leur insolent passage.

        Le plus cynique des Damnés fut Ninian Graham. Ce jeune Ecossais, qui n'était ni sans talent ni sans avenir, s'était enlizé dans le plaisir du vice. Sa majorité à peine atteinte, il abandonna ses études pour ses maîtresses, Barbara et Maggie, et, n'ayant pu choisir entre elles, il se ruinait impartialement pour toutes deux.

        Un soir de novembre, Ninian se dirigea vers la montagne. Le cheval suivait vaillamment la sente rocailleuse qui longeait l'abîme, lorsqu'un Etranger, embusqué derrière une roche spectrale, s'élança sur le chemin, et, saisissant la bride de la bête:

        "Viens!" dit-il au jeune Ecossais immobilisé par une incompréhensible terreur.

        "Où me conduisez-vous?" grelotta enfin la voix de Ninian.

        "En Enfer!" répondit l'Inconnu, dont il ne voyait que les prunelles vastes comme le désespoir des ténèbres.

        ... Et l'Inconnu entraîna Ninian dans le gouffre... Ils tombèrent... Ils tombèrent, pendant un temps incalculable. L'Inconnu parla enfin:

        "Nous voici au terme."

        Ninian s'attendait à des clameurs féroces, à des blasphèmes et à des grincements de dents. Ses tempes moites se glacèrent. Ses paupières battirent puis se refermèrent sur ses prunelles sans regard.

        Un murmure de voix le réveilla de sa stupeur misérable. Violemment, il ouvrit ses yeux hébétés.

        ... Il était chez sa tante, morte depuis cinq ou six ans. La vénérable dame tricotait, tandis que ses invités de jadis, un vieil officier de marine, un négociant retiré des affaires et sa respectable épouse, jouaient au bezigue. Ninian les reconnut tous. Un frisson le secoua. Ils avaient cet air honnête et béat qui, pendant leur existence terrestre, fut leur principal attrait.

        "Où suis-je donc?" balbutia le jeune homme.

        "En Enfer," répondit avec simplicité sa vieille tante.

        Et, souriante, elle baissa de nouveau les yeux sur son ouvrage.

        Une indicible horreur s'insinua en Ninian et le mordit à la moelle. Il atteignit d'un élan farouche la porte, descendit l'escalier en courant et s'élança dans la rue.

        Les cloches presbytériennes d'un dimanche écossais sonnaient avec régularité. Une foule de gens bien vêtue sortait de l'église. Il y avait là des pères de familles, d'importantes patronnesses d'oeuvres charitables, d'anciens épiciers et des magistrats. De jeunes femmes passaient, les cheveux invraisemblablement lisses: elles tenaient par la main des enfants disciplinés.

        "Où suis-je donc?" demanda Ninian à une de ces irréprochables épouses.

        "En Enfer," répondirent-elles d'une voix assurée et modeste.

        Ninian erra longtemps par les rues populeuses. Le soir tomba, idéalement embrumé, et la paix vespérale plana sur les maisons. Le jeune homme vit briller, à travers l'ombre, la lueur rouge d'un cabaret. Des hommes buvaient et chantaient. Le whisky se dorait dans leurs gobelets, et le gin s'y argentait comme une eau lunaire. Leurs bonnes faces d'ivrognes rassuraient et réconfortaient Ninian.

        "Où suis-je donc?" demanda-t-il à un vieux pochard, qui, gaillardement, entamait un refrain obscène.

        "En Enfer, damn you!" riposta le bon vivant dans un large rire.

        Son aspect cordial enhardit le voyageur.

        "On m'a toujours parlé de l'Enfer comme un endroit d'effroyables tortures," observa-t-il. "On s'est évidemment trompé ou, ce qui est moins probable cependant, je me trompe moi-même.

        - On ne t'a point trompé et tu ne te trompes point," interrompit l'ivrogne. "On est très gai, en Enfer. C'est pourquoi l'on y souffre abominablement.

        - Mais, d'après ce que je vois," objecta Ninian, "chacun ne fait ici que revivre sa vie terrestre.

        "Et voilà le supplice," répondit l'ivrogne.

        Il s'arrêta pour lamper un énorme verre d'eau-de-vie ensoleillé, puis reprit en larmoyant:

        "Nous fûmes tous des âmes sans amour et sans au-delà. Nous ne cherchions que les égoïstes satisfactions matérielles. Aussi sommes-nous condamnés à revivre éternellement notre vie passé. Nous gardons, comme autrefois, un regard limpide et un front serein. Nous menons, comme autrefois, une existence repue d'honnêtes gens et de braves gens. Et, seuls, nous savons ce qu'il y a dans nos coeurs et dans notre pensée. Nous fûmes les honnêtes gens qui, orgueilleux de leur passé sans blâme, jugèrent implacablement les défaillances du prochain. Nous fûmes les braves gens qui, dans leur placidité cossue, demeurèrent insensibles aux souffrances d'autrui. Nous fûmes les braves gens rapaces et voraces que leurs semblables imitèrent avec déférence. Nous fûmes les honnêtes gens féroces et stupides qui observent le décorum et maintiennent les lois. Nous fûmes tous d'honnêtes et de braves gens. Et c'est pourquoi nous sommes condamnés au Châtiment Eternel."

        Ses larmes d'ivrogne tombèrent le long de ses joues violacées.

        "Il a le vin triste," pensa Ninian.

        La fumée était si épaisse qu'elle voila les visages embrumés. Ninian, pris à la gorge par les âcres émanations des alcools, des haleines et des sueurs, étouffa... Il vacilla sur ses jambes, trébuchant, chancelant...

        Il se retrouva sur les moors, la tête enfouie dans la bruyère. Son cheval broutait à quelques pas. L'air du matin le fouettait aux tempes et aux joues.

        ... Ce rêve fut, selon toute évidence, un pressentiment du Ciel, puisque, un an et un jour après l'étrange vision, Ninian Graham mourut, sans s'être amendé, hélas!

        Les erreurs de sa vie terrestre furent telles que nous ne pouvons espérer pour lui la clémence divine. Il ne put point, ou plutôt ne sut pas, échapper à cet Enfer qui lui fut si miraculeusement révélé.

                                                                                -- Renée Vivien --