De toutes les lourdes sottises dont les Philistins de lettres accablent leurs lecteurs, voici, je crois, la plus formidable:

        "Les femmes sont incapables d'amitié. Jamais il n'y eut de David et Jonathan parmi les femmes."

        Me sera-t-il permis d'insinuer que l'affection de David pour Jonathan m'a toujours paru plus passionnée que fraternelle? Je n'en veux pour preuve que l'oraison funèbre du jeune conquérant:

                Tu faisais tout mon plaisir.

                Ton amour pour moi était admirable,

                Au-dessus de l'amour des femmes.

        Je ne crois pas que ce soient là de blanches larmes d'amitié douloureuse. J'y reconnais plutôt les larmes de sang d'une ardeur veuve.

        Combien est plus désintéressée la magnifique tendresse de Ruth la Moabite pour Naomi! Aucune langueur charnelle ne pouvait se glisser dans l'amitié de ces deux femmes. Naomi n'était plus jeune. Elle dit elle-même: Je suis trop vieille pour me remarier.

        Je ne connais rien d'aussi beau, d'aussi simple et d'aussi poignant que ce passage:

        Naomi dit à Ruth: Voici, ta belle-soeur est retournée vers son peuple et vers ses dieux; retourne, comme ta belle-soeur. Ruth répondit: Ne me presse pas de te laisser, de retourner loin de toi. Où tu iras, j'irai, où tu demeureras; je demeurerai; ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu; où tu mourras, je mourrai, et j'y serai enterrée. Que l'Eternel me traite dans toute sa rigueur, si autre chose que la mort vient à me séparer de toi!

        Comme la plus belle musique, ces paroles vous laissent sans voix et sans haleine devant l'Infini.

        A l'offre résignée de Naomi, que le Tout-Puissant ramène les mains vides dans le pays natal, Ruth la Moabite répond par cette phrase d'une implorante humilité: Ne me presse pas de te laisser, de retourner loin de toi, qui prépare, ainsi qu'un prélude murmurant, l'ampleur d'orgue de la strophe incomparable: où tu iras, j'irai...

        Jamais aucun sanglot d'amour n'égala cette ferveur ni cette abnégation. Le poème de l'amitié surpasse ici le poème de l'amour. C'est l'albe dévouement, la passion blanche. Et cette tendresse s'étend jusqu'au tombeau: Où tu mourras, je mourrai, et j'y serai enterrée.

        Naomi, dont le nom signifie beauté, douceur, sois honorée pour l'amitié que tu inspiras à ta bru, et que célébrèrent ainsi les vierges d'Israël:

        "... Ta belle-fille qui t'aime... elle qui vaut mieux pour toi que sept fils..."

        En vérité, le Livre de Ruth est l'apothéose de l'amitié magnanime. L'amitié, fusion chaste des âmes, neige fondue dans la neige... L'amitié, sanglot de cithares et parfum de violettes...

        Croyez-moi, ô Naomis et Ruths de l'Avenir, ce qu'il y a de meilleur et de plus doux dans l'amour, c'est l'amitié.

                                                                               -- Renée Vivien --